Du latin ‘grava’ (qui signifie gravier), le mot grève est apparu en français au XIIe siècle. Il signifiait alors un terrain plat, couvert de gravier, situé au bord de la mer ou d’un cours d’eau.
L’Hôtel de Ville et la place de Grève (de Nicolas Raguenet, 1753)
Autrefois, devant l’Hôtel de Ville de Paris, était située la Place de Grève. On l’appelait ainsi parce qu’elle était reliée à la Seine toute proche par une grève à qui on donnait le nom de port de Grève.
Ce port était le plus animé de Paris. C’est là qu’on déchargeait le bois, le blé, le vin et le foin.
La perception des taxes était d’autant plus facile que l’Hôtel de Ville se trouvait à deux pas.
Dès qu’un bateau y accostait, son capitaine embauchait les hommes qui s’étaient justement rendus à la grève dans le but d’être utiles au déchargement des marchandises.
Dire de quelqu’un qu’il ‘était en grève’, cela signifiait qu’il était parti à la grève trouver du travail.
Et on disait de celui qui en revenait bredouille qu’il avait ‘fait la grève’. On faisait donc la grève comme d’autres faisaient le trottoir; dans l’espoir de gagner sa vie.
Ce sens a glissé au milieu du XIXe siècle vers ‘cesser collectivement de travailler pour faire valoir ses revendications’.
En 1830, la place de Grève fut renommée place de l’Hôtel de Ville.
Quant au port de Grève, il disparut quand on rehaussa, de 1836 à 1839, le bord de la Seine et qu’un mur fut dressé pour lutter contre les débordements du fleuve.
En 2013, la place fut rebaptisée ‘esplanade de la Libération’ afin de rendre hommage aux résistants, aux Français libres, aux alliés et à tous les insurgés qui ont libéré Paris dans la nuit du 24 au 25 aout 1944.
Place de l’Hôtel-de-Ville – Esplanade de la Libération
De nos jours, lorsqu’on voit les gens qui s’y prélassent au soleil, on a peine à croire que l’endroit fut, de 1310 à 1822, un lieu d’exécutions publiques : pendaisons et buchers y étaient régulièrement donnés en spectacle. Exceptionnellement, pouvait-on y voir un écartèlement.
La première utilisation publique de la guillotine eut lieu à cet endroit en 1792, à la grande déception des amateurs. Ceux-ci trouvèrent le procédé beaucoup trop expéditif…
Détails techniques : Olympus OM-D e-m5, objectifs PanLeica 25 mm F/1,4 (1re photo) et M.Zuiko 12-40 mm F/2,8 (2e photo)
1re photo : 1/60 sec. — F/1,4 — ISO 200 — 25 mm
2e photo : 1/400 sec. — F/6,3 — ISO 200 — 20 mm
De ces trois mots, il en existe un qui n’a pas de rapport aux deux autres. Pouvez-vous deviner lequel ?
Ordinateur
Au début de l’histoire de l’informatique, les ordinateurs n’étaient que de puissantes machines à calcul. On les appelait justement computer en anglais et calculateur en français.
Dans la mentalité légèrement machiste de l’époque, les comptables des petites entreprises effectuaient leurs calculs sur les calculatrices de bureau. Mais lorsqu’on voulait effectuer des calculs complexes sur des machines puissantes, il fallait évidemment quelque chose de plus masculin, d’où le mot calculateur…
En 1955, François Girard n’est pas satisfait. Responsable de la publicité chez IBM France, il anticipe le potentiel des machines IBM au-delà de leur utilité mathématique.
Afin de trouver un nom plus approprié, il s’adresse à son ancien professeur de lettres à la Sorbonne, Jacques Perret. Ce dernier est également philosophe et spécialiste du latin.
Il prendra un vieux mot, ordinateur, et proposera de lui donner un sens nouveau.
Du latin ordinator (celui qui commande, qui donne des ordres), ordinateur apparait en français à la fin du XVe siècle dans le sens de celui qui organise, qui met en ordre.
Le mot sera si peu utilisé qu’on ne se donnera même pas la peine d’en parler dans le dictionnaire de l’Académie française de 1935.
La suggestion du professeur Perret sera adoptée d’autant plus facilement que le directeur d’IBM France est également un de ses anciens élèves.
La compagnie tentera de faire breveter le nom afin de distinguer ses produits de ceux de ses concurrents. Sans succès puisqu’on démontra que le mot existait déjà en français depuis longtemps.
Le géant informatique se résolut à le promouvoir en tant que nom commun.
Informatique
Créé par la fusion d’information et d’automatique, le mot informatique est né en France sept ans après ordinateur. L’Académie française l’adoptera dès 1967.
On doit ce mot à la compagnie BULL qui, à l’époque, était le grand concurrent d’IBM.
Si ordinateur (et ses déclinaisons) n’a pas été tellement plus loin que la France et l’Espagne, le succès d’informatique a été mondial.
Digital
En français, l’adjectif digital qualifie ce qui est relatif aux doigts. Exemple : nos empreintes digitales.
En anglais, ‘digital’ se rapporte aux chiffres, appelés ‘digits’. En réalité, il y a deux mots en anglais pour parler d’un chiffre : ‘digit’ et ‘numeral’.
C’est ainsi que le nombre 127 est un ‘numeral’ composé des ‘digits’ 1, 2 et 7. Alors que 2 est un ‘numeral’ composé d’un ‘digit’, ‘two’ (écrit au long) est un ‘numeral’ composé des lettres ‘t’, ‘w’ et ‘o’, mais d’aucun ‘digit’.
Conclusion
Des trois mots du titre, ‘digital’ est le seul qui n’ait pas de rapport aux deux autres. En informatique et en électronique, l’adjectif ‘digital’ est un anglicisme qui doit être remplacé par numérique.
Avant la Révolution, la ville de Paris était dirigée par le prévôt des marchands. Le premier maire de Paris fut élu en 1789.
Face à une capitale si prompte à se révolter, le poste est aboli en 1800 par Bonaparte. Celui-ci remplace la fonction par deux préfets qu’il nomme; le préfet de la Seine (le département dans lequel se trouvait Paris) et le préfet de police.
Si on exclut deux brefs retours de la fonction en 1848 et en 1870-1871, les Parisiens n’ont le droit de choisir leur maire que depuis 1977.
Le plus célèbre des préfets parisiens fut le baron Haussmann.
De 1853 à 1870, celui-ci transforma radicalement Paris, faisant disparaitre ses ruelles médiévales et perçant la ville de larges voies de circulation.
Du baron Haussmann à Eugène Poubelle, huit préfets occupèrent la fonction brièvement, dont Louis Oustry (un avocat qui fut trouvé abandonné le jour de sa naissance).
Eugène Poubelle
À Louis Oustry succéda Eugène-René Poubelle, préfet de 1883 à 1896.
Pendant des siècles, les Parisiens jetaient leurs déchets sur la voie publique ou dans les fossés. Tout au plus, depuis 1799, devait-on balayer quotidiennement devant son logis.
Afin de lutter contre l’amoncèlement des déchets dans les rues de Paris, Eugène Poubelle oblige dès 1884 les propriétaires d’immeubles à fournir à leurs locataires des bacs communs pour la collecte des déchets ménagers.
Biodégradables, ces bacs étaient en bois garni de fer blanc à l’intérieur.
De plus, ces bacs devaient être munis d’un couvercle et posséder une capacité maximale de 120 litres (afin de ne pas être trop lourds pour les éboueurs).
L’arrêté prévoyait également le tri des déchets. Trois bacs étaient obligatoires; une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et les chiffons, et une dernière pour le verre, la faïence et les coquilles d’huitres.
Les Parisiens prirent rapidement l’habitude de désigner les réceptacles à ordures du nom du préfet Poubelle. C’était des ‘boites Poubelle’, puis simplement des ‘poubelles’ (avec un ‘p’ minuscule).
Le mot apparait en 1890 dans le Dictionnaire Universel du XIXe siècle.
Il faudra attendre près d’un siècle entre l’invention de la poubelle et la création d’usines de recyclage des déchets (qu’anticipaient les poubelles du préfet).
En 1892, une épidémie de choléra se déclare pour la dernière fois à Paris. Le préfet Poubelle prend alors les grands moyens.
Après consultation auprès des experts, il décrète en 1894 que tous les propriétaires devront raccorder leurs immeubles au réseau d’égouts de la ville et payer les frais liés à la collecte des eaux usées.
On a peine à croire que le mot ‘poubelle’, si commun de nos jours, soit né aussi récemment qu’en 1884.
On appelle gentilé le nom désignant les habitants d’un lieu donné. La dernière syllabe du mot se prononce comme dans ‘ventilé’ et non comme ‘sautillé’ (qui prend deux ‘l’).
En 2013, les habitants de trois départements français se sont choisi un gentilé :
• à Ille-et-Vilaine, les citoyens sont devenus des Brétilliens. Ce gentilé étrange a été forgé à partir de Bretons et du nom de la rivière Ille. On aura compris qu’on voulait éviter à tout prix de s’appeler un ‘Illévilain’.
• au Loiret, c’était plus simple; on est devenu Loirétain.
• à la Somme, le département est maintenant peuplé de Samariens (avec deux ‘a’).
Puisque l’usage crée les gentilés (sauf pour les pays), il arrive qu’une ville ait deux gentilés. C’est le cas de Lisbonne. Selon les auteurs, on parlera des ‘Lisbonnins’ ou des ‘Lisboètes’.
S’il est facile de deviner que les Montréalais habitent Montréal, il est plus difficile d’imaginer le nom des habitants d’Ottawa. Eh bien ce sont des Ottaviens, tout simplement. Certains disent aussi ‘Outaouais’ mais le mot peut également désigner un peuple autochtone qui habitait les rives de la rivière Outaouais.
Dans la province de l’Ile-du-Prince-Édouard, on s’inclinera respectueusement devant les Prince-Édouardiens.
À Vancouver vivent les Vancouvérois. Ils habitent la province de Colombie-Britannique et sont donc des Britannocolombiens. Parmi ces derniers, s’ils sont francophones, ce sont des Franco-Colombiens.
Dans les villes de Winnipeg et de Miramichi, on utilise également le suffixe d’ois; ce sont respectivement des Winnipégois et des Miramichois.
À Halifax, on rencontre des Haligoniens. Qui l’eut deviné ?
Selon la sagesse populaire, il est imprudent de se découvrir trop lorsqu’arrivent les beaux jours.
Ce proverbe est d’autant plus charmant qu’il rime.
Mais, au fait, rime-t-il tant que cela ? Cela dépend…
On prononce toujours le L final des mots d’une seule syllabe qui se terminent en ‘il’.
C’est le cas de cil, de gril, du nombre mil, et évidemment du fil qui termine ce proverbe.
Si on ne prononçait pas la dernière consonne, il serait facile de confondre gril avec gris, mil avec mie. Etc.
Mais qu’en est-il des mots de plus d’une syllabe ?
C’est là que les choses se corsent.
Au Québec, à première vue, c’est simple.
La plupart des Québécois ne prononcent pas la consonne finale des mots de plus d’une syllabe qui se terminent par ‘il’ comme baril, fusil (prononcé fuzi), gentil (prononcé jentsi), nombril, outil, persil, sourcil, etc.
Mais nous faisons exception pour avril. Comme pour conserver la rime du proverbe.
Mais cela n’est pas la seule exception. À bien y penser, au Québec, on prononcera le ‘L’ de chenil, de grésil, de péril, et de quelques mots moins utilisés.
Si cela n’est pas parfaitement cohérent, au moins cette incohérence est généralisée dans tout le Québec.
Ailleurs dans la francophonie, on doit tenir compte de différences régionales au sein d’un même pays.
C’est ainsi qu’on prononce ‘persi’ dans une large bande du territoire français qui s’étend de la frontière suisse à la Normandie. Mais ‘persil’ domine dans le reste de l’Hexagone.
Autrement, les différences sont nationales.
Par exemple, chez la majorité des Français et des Suisses, on prononce la consonne finale de sourcil. Mais les Belges, tout comme nous, ne la prononcent pas.
Et, pour avril, qu’en est-il ?
Le proverbe a de la chance. La prononciation ‘âvri’ (notez l’accent circonflexe) pour avril est encore utilisée, mais de moins en moins.
Doit-on dire ‘Seconde Guerre mondiale’ ou ‘Deuxième Guerre mondiale’ ?
Les deux sont bons. Mais ces adjectifs cesseront d’être interchangeables dès qu’une troisième guerre mondiale éclatera.
Pourquoi est-ce si important ?
C’est que ‘deuxième’ sert à qualifier tout ce qui occupe la deuxième place d’une série de plus de deux items. Par contre, ‘seconde’ ne sert que dans une série limitée à deux éléments; le premier item et le second.
Le dictionnaire Antidote écrit : « En principe, il faut employer second quand la série ne compte que deux éléments et deuxième quand elle en compte plus de deux. Cette distinction n’est pas toujours observée par l’usage, notamment dans certaines expressions consacrées.»
Lorsqu’il parle d’expressions consacrées, à quoi Antidote fait-il allusion ? À des expressions comme ‘style Second Empire’.
L’Académie française écrit : « Le deuxième précède le troisième et suit le premier.». En d’autres mots, sans troisième, le deuxième reste second.
Ce qui semble en contradiction avec ce qui vient d’être dit, c’est que seul un édifice à trois niveaux peut avoir un second étage.
En anglais, une maison à deux niveaux possède un premier et un deuxième étage.
En français, ‘niveau’ et ‘étage’ ne sont pas parfaitement synonymes.
Le niveau le plus près du sol est appelé rez-de-chaussée. Le niveau au-dessus du rez-de-chaussée est le premier étage. C’est seulement le niveau encore plus haut, le troisième, qui peut être qualifié de ‘second étage’.
Dès qu’on ajoute un étage de plus, le second étage change de nom.
Au-dessus des voyelles a, e, et o, l’accent circonflexe modifie la prononciation.
Par exemple, les mots ‘tache’ et ‘tâche’ ne se prononcent pas de la même manière (en plus d’avoir des sens différents).
Mais ce n’est pas le cas des voyelles i et u. Par exemple, ‘cou’ et ‘coût’ se prononcent exactement pareil.
En vertu de la réforme facultative de l’orthographe de 1990, les accents circonflexes au-dessus des voyelles i et u disparaissent partout où ils sont superflus.
On les conserve seulement lorsque cet accent modifie le sens du mot. C’est le cas dans les six exceptions suivantes.
• ‘Croîs’ et ‘croît’
Au présent, l’accent circonflexe permet de distinguer entre les verbes ‘croitre’ (grandir) et ‘croire’ (considérer comme vrai). Conséquemment, ‘je croîs’, ‘tu croîs’ et ‘il croît’ s’écrivent comme avant.
Par contre, l’accent disparait au-dessus du ‘i’ des verbes ‘croitre’, accroitre’, ‘décroitre’ et ‘recroitre’. Il disparait également de ‘surcroit’.
• ‘Dû’
En français, on n’écrit jamais ‘de le’; on le remplace par ‘du’ (sans accent). Par exemple, on écrit : ‘La messe du dimanche’.
Afin de distinguer ce ‘du’ de ‘dû’ (ce qu’on doit), on place un accent circonflexe chez ce dernier (au masculin singulier seulement).
Mais il disparait des adverbes ‘assidument’, ‘dument’ et ‘indument’, de même qu’au participe passé du verbe ‘redevoir’.
• ‘Jeûne’ et ‘jeûnes’
On ne peut pas retirer l’accent du mot ‘jeûne’ (la privation de nourriture) sans créer de la confusion avec le mot ‘jeune’ (la personne peu avancée en âge). De plus, contrairement à la voyelle ‘u’, le son ‘eu’ se prononce différemment lorsqu’il est accentué.
Autrefois, ‘jeuner’ (se priver de nourriture) et ‘jeuneur’ (la personne qui jeûne) prenaient un accent circonflexe, contrairement à ‘déjeuner’. Avec la réforme orthographique de 1969, aucun d’entre eux n’en prend.
Bref, seul ‘jeûne’ (au singulier comme au pluriel) est accentué.
• ‘Mûr’ et ‘mûrs’
Au masculin, l’accent circonflexe permet de distinguer ‘mûr’ (ce qui est arrivé à maturité) de ‘mur’ (paroi verticale).
Avec la réforme orthographique, il disparait au féminin parce qu’inutile. On écrira donc ‘mure’ et ‘mures’. Il est censé disparaitre au masculin pluriel, ce qui n’est pas logique.
Cette disparition affecte également tous les mots qui débutaient par ‘mûr…’ : ‘muraie’ et ‘mureraie’ (une plantation de muriers), ‘murement’, ‘murier’, ‘muriforme’, ‘murir’, ‘murissage’, ‘murissant’, ‘murissement’, ‘murisserie’, (entrepôt de murissement) et ‘muron’ (une baie).
• ‘Sûr’ et ‘sûrs’
Tout comme avec ‘mûr’, l’accent sur l’adjectif ‘sûr’ (ce qui est certain) permet de le distinguer de l’adjectif ‘sur’ (dont le gout est aigre).
Il se décline comme ‘mûr’.
Sont également affectés par cette disparition, ‘surement’ et ‘sureté’.
• Passé simple et subjonctif
L’accent circonflexe est conservé aux formes rares de certains verbes (le passé simple et l’imparfait du subjonctif). Par exemple : ‘Il eut été plus sage qu’il eût enlevé ses bottes sales’ ou ‘Nous prîmes notre courage à deux mains…’.
Perdent donc leur accent une foule de mots courants comme ‘abime’, ‘ainé’, ‘aout’, ‘boite’, ‘boiter’, ‘bruler’, ‘buche’, ‘chaine’, ‘cloitre’, ‘connaitre’, ‘cout’, ‘croute’, ‘dime’, ‘diner’, ‘flute’, ‘fraicheur’, ‘gaité’, ‘gite’, ‘gout’, ‘huitre’, ‘ile’, ‘maitre’, ‘naitre’, ‘paitre’, ‘paraitre’, ‘piqure’, ’souler’, ‘traineau’, ‘traitre’, et ‘voute’.
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Il est facile de conjuguer au pluriel les mots composés d’un verbe et d’un nom lorsqu’ils sont soudés l’un à l’autre. C’est ainsi qu’on écrira ‘un portefeuille’ et ‘des portefeuilles’.
Mais lorsqu’ils sont séparés par un trait d’union, que doit-on faire ?
Dans le cas de plusieurs séchoirs à cheveux, il est évident qu’il faut dire ‘des sèche-cheveux’. Mais qu’en est-il au singulier ? Doit-on dire ‘un sèche-cheveu’ ou ‘un sèche-cheveux’ ?
À moins de n’avoir qu’un seul cheveu sur la tête, l’appareil (même au singulier) sèche toujours plusieurs cheveux à la fois. Il serait donc logique de parler d’un ‘sèche-cheveux’.
Mais qu’en est-il de la pipette qui compte les gouttes ? Ne peut-elle pas servir à dispenser une seule goutte à la fois ? Conséquemment, faut-il écrite ‘un compte-goutte’ ou un ‘compte-gouttes’ ?
Avant 1990
Jusqu’à la dernière réforme orthographique, tout cela était un véritable casse-tête (au singulier).
D’un côté, il y avait tous ces mots qui, au singulier, portaient la marque du pluriel : un casse-noisettes, un compte-gouttes (ah, ah !), un coupe-légumes, un pare-chocs, un porte-avions, un porte-bagages, un repose-pieds, un sèche-cheveux (évidemment), un serre-livres, etc.
Et il y avait de l’autre, tous ces mots qui, même au pluriel, portaient la marque du singulier : des chasse-neige, des chauffe-eau, des coupe-papier, des pare-brise, des porte-bonheur, des serre-tête, etc.
Depuis l’orthographe rectifiée de 1990
Depuis la dernière réforme de l’orthographe, les choses sont simples.
Au lieu de dépendre du sens ou de la fonction de l’objet, le singulier et le pluriel obéissent à la règle de base en français; aucune marque au singulier et l’ajout d’un ‘s’ ou d’un ‘x’ final au pluriel.
Notre pipette devient donc ‘un compte-goutte’ et ‘des compte-gouttes’. Et on dira ‘un sèche-cheveu’ (eh oui) et ‘des sèche-cheveux’.
Et comme cette règle ne connait pas d’exception, il faut noter qu’on dira ‘un couvre-œil’ et ‘des couvre-œils’ (et non ‘des couvre-yeux’).
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L’écriture inclusive se définit comme l’ensemble des procédés graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes.
L’écriture inclusive vise trois objectifs d’importances inégales :
• la féminisation des titres,
• l’élimination du masculin générique,
• l’élimination de la majuscule de prestige à ‘Homme’.
Encore controversée en France, la féminisation des titres est une chose acquise au Québec. Voilà pourquoi il n’en sera pas question ici.
Le troisième objectif, mineur, vise à éviter, par exemple, que ‘droits de l’Homme’ désigne les droits communs aux hommes et aux femmes.
Le texte qui suit concernera donc exclusivement le deuxième objectif, beaucoup plus ambitieux.
Le masculin générique
Offensés par la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin, ses promoteurs accusent celle-ci d’invisibiliser (sic) les femmes.
À titre d’exemple, dans le paragraphe qui précède, ‘promoteurs’ comprend à la fois les promoteurs de sexe masculin et les promotrices. Conséquemment, le mot masculin pluriel ‘promoteurs’ englobe donc implicitement les promotrices, ce qui a pour résultat de les occulter.
En somme, le masculin générique aurait pu très bien s’appeler ‘masculin inclusif’ parce que c’est précisément ce qu’il fait; inclure implicitement le féminin.
Aussi offensante soit-elle, cette règle concerne le genre grammatical et non le sexe des êtres (vivants ou inanimés).
Une table n’est pas de sexe féminin, mais plutôt du genre féminin. De la même manière, un divan n’est pas de sexe masculin, mais plutôt du genre masculin.
Les promoteurs de l’écriture inclusive en sont conscients mais soutiennent que le langage construit les mentalités et entraine un impact important sur les représentations sociales.
Il s’agit donc pour eux de combattre les stéréotypes sexistes en remaniant l’écriture.
Langue et société
Dans le combat en faveur de l’égalité des sexes, le désir d’éliminer le masculin générique repose sur le mythe selon lequel la langue façonne les mentalités.
Est-il possible que ce soit l’inverse ? En d’autres mots, ne pourrait-on pas croire que toute langue soit le reflet de l’histoire et de l’évolution de la société qui l’utilise ?
Dans tous les cas, peut-on effacer les ‘stigmates’ des mentalités qui prévalaient autrefois ?
La mitraille de points
En France, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), un organisme étatique, recommande de structurer les phrases selon le schéma suivant : racine du mot + suffixe masculin + point + suffixe féminin.
Dans tous les cas, le HCE prescrit que le suffixe masculin ait préséance sur le suffixe féminin. Pour une solution à l’écriture sexiste, cette préséance est antinomique.
À titre d’exemple, au lieu de « Pour entrer en fonction, le sénateur doit prêter serment au roi d’Angleterre », on écrira : « Pour entrer en fonction, le.la sénateur.rice doit prêter serment au.à la roi.reine d’Angleterre » (p. 29 du guide du HCE).
Pour le pluriel, au lieu des « agents territoriaux », on écrira : « agent.e.s territoriaux.ales» (p. 29 du guide du HCE).
Imaginons un instant que l’abolition du masculin générique devienne une réalité. Tout comme les textes écrits sous l’Ancien régime sont aujourd’hui publiés avec une graphie moderne (ex.: estudier est devenu étudier), toute la littérature française devra être réécrite.
On aura le choix.
On pourra alors modifier le texte. Dans l’exemple donné précédemment, « Pour entrer en fonction, le sénateur doit prêter serment au roi d’Angleterre », on écrira tout simplement « Pour entrer en fonction, chaque membre du Sénat doit prêter serment à la monarchie britannique ».
C’est pareil. Malheureusement, si ce texte avait été écrit par Lamartine, la nouvelle version ne serait pas vraiment ce qu’il a écrit. Et sur l’ensemble de son œuvre, le génie de cet auteur serait amoindri aux yeux des lecteurs d’aujourd’hui.
Par contre, si on opte pour la mitraille de points, imaginez la difficulté du jeune écolier à qui le professeur demande de lire à voix haute un texte rédigé ainsi.
Dans le même ordre d’idée, à chaque fois qu’il sera question d’un être sexué, l’acteur de théâtre, de cinéma ou de télévision se butera sur le texte écrit ou traduit en écriture inclusive.
À l’époque de l’Empire romain, tous les textes étaient en majuscules et aucun signe de ponctuation ne l’interrompait.
Au Moyen-âge, on a inventé à la fois les minuscules et les plus importants signes de ponctuation; la virgule pour insérer une pause dans la phrase et le point pour la terminer.
De nos jours, l’auteur doit user de finesse lorsque vient le temps d’utiliser une abréviation comme etc. En effet, le point de l’abréviation peut être confondu avec un point final. On pourra donc placer l’abréviation à la fin de la phrase pour que son point fasse une pierre deux coups. Autrement, la minuscule ou la majuscule au début du mot suivant permet d’indiquer au lecteur la nature du point qui le précédait.
Mitraillé par l’écriture inclusive, le lecteur doit constamment analyser la phrase pour en deviner le sens.
Le point médian
Afin d’évider cette confusion, certains suggèrent le point médian, appelé également point d’altérité. Au lieu d’être à la ligne, ce point est situé à mi-fauteur des caractères. Par exemple, les citoyen∙ne∙s.
À l’heure actuelle, le point médian n’est pas offert sur le clavier de nos ordinateurs mais pourrait l’être à l’avenir si la demande s’en fait sentir.
Le point médian nuit moins à la lisibilité du texte lorsqu’il est utilisé de manière parcimonieuse. Mais dès qu’il devient abondant — ce qui est inévitable avec l’écriture inclusive — il partage la même lacune majeure que le point conventionnel; une diminution de la lisibilité.
L’énumération du féminin et du masculin
Parmi les solutions alternatives, approuvées par le HCE, il y a l’utilisation conjointe du féminin et du masculin. C’est ce qu’on appelle la double flexion.
Prenons une communauté religieuse formée exclusivement de femmes. On les désignera collectivement comme étant des religieuses. Si cette communauté décide de devenir mixte, dès l’ajout d’un premier homme, ce sont des religieux en vertu de la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin.
Face à ce genre de situation, l’Ordre des infirmières du Québec est devenu l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec.
L’accord de proximité
Dans certaines langues, les adjectifs se conjuguent en fonction du dernier nom qu’ils qualifient. Ainsi, dans une énumération, on y écrit « Les femmes et les hommes sont nés égaux » ou « Les hommes et les femmes sont nées égales ». Dans ces langues, l’un et l’autre sont parfaitement acceptables.
La première fois qu’on lit « Thomas et Jacynthe sont belles », on est un peu surpris. Mais si cela devait devenir la norme, on finira bien par s’y habituer.
Acceptabilité sociale
Selon un récent sondage, trois Français sur quatre seraient favorables à l’écriture inclusive sans trop savoir de quoi il s’agit.
Dans l’esprit du HCE, l’écriture inclusive se confond avec le combat pour l’égalité des sexes.
Français et Québécois sont d’accord avec l’égalité entre les hommes et les femmes, un des buts visés par l’écriture inclusive.
Mais dès qu’on parle spécifiquement de l’élimination du masculin générique, les choses se compliquent.
Lorsqu’un premier manuel scolaire basé sur l’élimination du masculin générique a fait surface en France, cela a déclenché un tollé.
Accusant l’écriture inclusive d’être un peu la version féministe de la ‘novlangue’ de George Orwell, des députés français s’y sont opposés vigoureusement.
Le ministre français de l’Éducation a déclaré que l’écriture inclusive ajoute à l’écriture une complexité qui n’est pas nécessaire. Son opposition est partagée par sa collègue de la Culture.
Dans un communiqué émis le 26 octobre dernier, l’Académie française a qualifié l’écriture inclusive de péril mortel.
Sans le dire explicitement, cette opposition concerne l’élimination du masculin générique. Ce qui contribue à la confusion puisque l’écriture inclusive, en principe, est une réforme plus vaste que cela.
Conséquemment, dans l’esprit du public québécois, l’écriture inclusive est devenue synonyme de l’élimination du masculin générique.
Pour le blogueur Raphaël Fiévez du Huffington Post, bannir le masculin générique dans le but de combattre le sexisme est aussi futile que de bannir le mot race pour combattre le racisme.
Conclusion
Que la ‘méchante’ Académie française ait décidé au XVIIe siècle d’imposer le féminin générique plutôt que le masculin générique, le résultat serait fondamentalement le même; une simplification de la langue aux dépends d’un genre grammatical.
Après des siècles d’usage, certaines décisions deviennent irréversibles.
À l’heure actuelle, aucune étude scientifique n’a prouvé qu’un programme éducatif basé sur l’écrit mitraillé de points n’entrainait pas de retard dans l’apprentissage du français auprès de jeunes écoliers.
N’importe qui est libre d’écrire le français comme il le souhaite.
Contrairement aux bouleversements actuels provoqués — à juste titre — par la dénonciation du harcèlement sexuel, le combat pour l’élimination du masculin générique fait partie de ces luttes bourgeoises et superficielles qui ne changent rien à la vie de tous les jours.
Ni plus ni moins, il s’agit ici d’une version moderne des Précieuses ridicules de Molière. Conséquemment, les organismes qui y ont recours pour faire ‘cool’ se discréditent.
Dans le cas du HCE, cela est dommage puisque dans l’ensemble des mesures qu’il préconise sous l’appellation générale d’écriture inclusive, il y a beaucoup de suggestions intéressantes que cet organisme aura du mal à promouvoir après le discrédit qu’essuiera probablement sa proposition extravagante d’abolir le masculin générique.
Si je vous dis que j’ai cent huit onces de jus en réserve, s’agit-il de cent formats de huit onces (qui font 800 onces) ou d’un format de 108 onces ?
Avec la nouvelle orthographe, c’est simple; on met un trait d’union entre tous les éléments d’un nombre écrit au long. On écrira donc cent-huit onces pour 108 onces.
Pour ce qui est du pluriel, dans les petits nombres, seuls vingt et cent sont parfois mis au pluriel.
La raison est simple; dix-sept n’est pas 10 fois 7 alors que quatre-vingts est 4 fois 20. Voilà pourquoi quatre-vingts est au pluriel.
Tout aussi logiquement, on écrira les quatre saisons et les douze mois de l’année (où quatre et douze sont au singulier). Pourquoi ? Parce que ce sont les saisons et les mois qui sont nombreux et non les chiffres 4 et 12.
À la différence d’un nombre, l’adjectif dont il est tiré se conjugue au pluriel. On parlera donc des cinquièmes Jeux olympiques et des quatre (au singulier) Jeux qui les ont précédé.
Dans les cas de vingt et de cent, ils s’accordent au pluriel seulement lorsqu’ils sont placés à la fin du nombre écrit au long. Par exemple, on écrira quatre-vingts et quatre-vingt-cinq.
Même chose pour 100. On écrira deux-cents et deux-cent-trois.
Quant à l’objet dénombré, on ne le met au pluriel qu’à partir de deux. Le médecin écrira à son patient de prendre 1,5 comprimé le matin et deux comprimés au coucher.
En anglais, le pluriel de l’objet s’applique au-delà d’un. Ce même médecin dira à un patient anglophone de prendre 1 tablet in the morning and 1,5 tablets at night.
L’expression d’un rang
Il arrive qu’un chiffre n’exprime pas une quantité mais le rang d’un objet à l’intérieur d’un ensemble.
Un livre peut avoir quatre-cents pages. Mais si je me trouve à la page 300, ce nombre n’exprime pas une quantité, mais un rang; c’est la 300e page. On écrira donc qu’il s’agit de la page trois-cent.
De la même manière, l’adresse civique indique l’ordre des maisons le long d’une rue. Le 80 de la rue Principale n’est pas un complexe immobilier formé de quatre copies de la maison située au 20 de la même rue. On écrira donc : Le Quatre-vingt (au singulier) de la rue Principale.
Même chose pour les années. L’an mille-neuf-cent est la 1900e année de notre ère. Voilà pourquoi le cent final y est au singulier.
Bref, lorsque le nombre exprime un rang, il est toujours invariable.
Mille, millions et milliards
Jusqu’à maintenant, c’est peut-être un peu compliqué, mais c’est logique.
Dépassé 999, c’est différent.
Mille est invariable pour des raisons historiques. En vieux français, mille était déjà le pluriel de mil.
On écrivait alors : « Jeanne-d’Arc est née en mil quatre cent douze » et « La dote de la reine était de deux mille écus.»
De nos jours, cette distinction a disparu. Même dans le cas des années, on peut écrire indistinctement mil-quatre-cent-douze ou mille-quatre-cent-douze à la place de 1412. Mais on ne peut écrire que deux-mille-dix-sept (jamais deux-mil-dix-sept).
Alors pourquoi donc avoir tenu à respecter cette vieille tradition alors qu’il aurait été si simple de faire en sorte que 1 000 obéisse aux même règles que 100 et 20 ?
Mystère…
Millions et milliards sont deux autres exceptions.
Ils prennent le pluriel non seulement lorsqu’ils sont placés à la fin du nombre (ex.: deux-millions d’électeurs) mais également lorsqu’ils se trouvent à l’intérieur du nombre écrit au long (ex.: deux-millions-trente dollars).
Je sais, ce n’est pas très logique, mais c’est comme ça.